Tous les articles par kronos

Préhistoire de l’Albanais – un abri du néolithique à la Biolle

Cet article se veut être le prolongement de la conférence donnée le samedi 14 février 1987 à La Biolle.

Dans le vaste domaine de la préhistoire en Savoie, La Biolle est célèbre par son site de la Grande Barme de Savigny qui a fourni une des plus anciennes dates de l’implantation des hommes du néolithique chez nous : 3 060 ans AV. JC.

Ce n’est pas le seul intérêt de ce site. L’étudier permet également de parler du peuplement de l’Albanais, des conditions de vie des premiers agriculteurs de Savoie, des techniques archéologiques qui conditionnent nos connaissances.

I La Savoie des derniers chasseurs aux premiers agriculteurs

Voyons tout d’abord ce qui se passe durant les derniers millénaires qui précèdent l’installation de ces agriculteurs chez nous.
Noue parlerons donc des grands changements qui caractérisent la fin de la préhistoire et qui s’accompagnent d’importantes migrations.

Pour mettre le lecteur à l’aise, quelques généralités préalables l’aideront à s’y retrouver.

La Préhistoire est la longue période de la vie des hommes durant laquelle l’écriture est inconnue. C’est l’archéologie qui fournit l’essentiel des documents non écrits (outils, restes alimentaires, poteries…) servant à reconstituer ce lointain passé.
Cette longue période se décompose en trois ensembles chronologiques, de plus en plus courte et inventifs.

– Le Paléolithique : des origines de l’homme à environ 10 000 avant JC. La fin du paléolithique (âge de la pierre taillée et des chasseurs nomades) connaît d’importantes glaciations.

– Le Néolithique (âge de la pierre polie) voit l’invention et la diffusion de l’agriculture à partir du Proche-Orient. Entre 8 000 et 2 500 avant JC. Les hommes se sédentarisent.

– L’âge des métaux (cuivre, bronze puis fer) : de 4 500 avant JC jusqu’à l’arrivée de l’écriture (qui correspond, en Savoie, avec l’occupation romaine, au Ier siècle avant JC.). Les hommes accroissent leurs capacités techniciennes.

Avec l’arrivée de l’écriture (inventée au Proche-Orient vers 3 500 avant JC), la Préhistoire prend fin et l’Histoire commence.

Parcourons maintenant, à travers quatre tableaux successifs les quelques millénaires qui séparent la fin du paléolithique de l’installation des néolithiques à La Biolle. Nous pourrons ainsi observer les importants changements qui viennent bouleverser la vie de nos ancêtres.

Le premier tableau noua conduira à St-Thibaud-de-Couz vers 11 000 ans avant JC, le second au Proche-Orient et dans l’Europe entière, le troisième à Charavines en Isère vers 4 000 ans avant JC et le dernier à La Biolle vers 3 000 ans avant JC.

A) En Savoie, à la fin du paléolithique

Reconstitution du paysage et de la faune près de la grotte de St-Thibaud-de-Couz à l'époque magdalénienne vers 10 000 avant JC. (Dessin A. Loebell et M. Colardelle dans Archéologie n° 121)
Reconstitution du paysage et de la faune près de la grotte de St-Thibaud-de-Couz à l’époque magdalénienne vers 10 000 avant JC. (Dessin A. Loebell et M. Colardelle dans Archéologie n° 121)

Ce paysage est une reconstitution réalisée a partir des pollens recueillis lors des fouilles par l’archéologue P. Binz. Noue sommes à St-Thibaud-de-Couz à l’époque du magdalénien.

Noue voyons une steppe froide coupée de quelques bouquets de pins et de bouleaux. Le fond de la vallée est occupée par des marécages. La température moyenne annuelle était inférieure de 4° à la température actuelle. De gigantesques calottes de glace recouvraient encore les Alpes, occupant l’actuelle cluse de Chambéry et tout l’Albanais.

Les hommes étaient, bien évidemment peu nombreux. Les quelques tribus vivant en Savoie s’étaient installées sur les contreforts de la Grande Chartreuse à Gerbex, St Christophe la Grotte, St-Thibaud-de-Couz.
C’étaient de petits groupes de chasseurs nomades venant du sud (Vercors) à la recherche de gibier : rennes, bouquetins, chamois qu’ils suivaient dans leurs migrations. Ils ont laissé dans ces abris les traces de leurs passages sous forme d’outils taillée dans le silex et le cristal de roche permettant de les
identifier.

B) L’agriculture arrive du Proche-Orient

fig02
Cette seconde étape de l’évolution préhistorique, nous la lirons au travers d’une carte du Proche-Orient, du bassin méditerranéen et de l’Europe entre 7 000 et 3  000 ans avant JC. (carte ci-dessus)

Durant les trois millénaires qui nous séparent du tableau précédent, le climat s’est considérablement réchauffé. Les glaciers ont fondu, les animaux, adaptés au froid, ont migré vers le nord (rennes), en altitude (chamois) ou ont disparu (mammouths). Le niveau des mers et océans est monté, donnant nos actuels profils côtiers.

Ces changements climatiques vont, entre autre, contraindre les communautés humaines à modifier leur mode de vie. La chasse au gros gibier devenant difficile, il est plus intéressant de conserver les animaux près de soi (domestication d’espèces plus petites : chiens, moutons, chèvres, bœufs…).
L’élevage voit le jour.
La cueillette permet de trouver de nouvelles plantes (graminées) adaptées au nouveau climat. Pourquoi ne pas faire comme pour les animaux et produira des graines sur place (blé, orge) ? L’agriculture est inventée.
Les hommes se fixent alors la où se trouvent leurs champs et leurs animaux domestiques. Les villages voient le jour en Palestine, en Mésopotamie, à Jéricho, à Jarmo.
C’est donc au Proche-Orient, entre Nil, Palestine et Euphrate, dans ce que l’on appelle le « croissant fertile » que le mode de vie des hommes change radicalement. C’est un ensemble de changements tellement fondamentaux qu’ils sont connus sous le nom de « Révolution néolithique ».

Très vite, les populations du croissant fertile vont augmenter. Les hommes en surnombre vont partir a la recherche de nouvelles terres. Ainsi s’expliquent les migrations qui vont conduire l’agriculture et les paysans jusqu’en France, longeant le Danube ou traversant la Méditerranés.
Vers 5 000 ans avant JC, les premiers agriculteurs atteignent l’Alsace. Venus de l’Est, ils ont remonté le Danube en suivant les zones de sols fertiles et faciles a travailler (les loess laissés par les glaciers).

Vers la même époque, ou un peu avant, l’autre courant de migration atteint les les cotes de Provence et du Languedoc. C’est ici une autre civilisation rurale, qui met davantage l’accent sur l’élevage, surtout celui du mouton. Elle a un caractère moins agraire, pratique plus la chasse. Les agriculteurs se mélangent facilement avec les descendants des chasseurs du paléolithique toujours en place.

Ainsi, vers 4 000 avant JC, deux civilisations agricoles indigènes s’étendent peu à peu sur toute la France et les Alpes. Le chasséen (du nom d’un site du Midi) et le Cortaillod (site suisse).
Ce sont ces nouveaux groupes d’agriculteurs qui vont lentement peupler l’espace Rhodanien et Alpin. Les chasséens venant du Sud par les couloirs du Rhône et de l’lsère, les Cortaillods venant du Nord-Est, du plateau suisse en direction de l’avant-pays savoyard.

C) À Charavines au début du IVe millénaire avant JC

Premiers villagas d'agriculteurs à Charavines (D'après « La vie au Néolithique » par A.Bocquet et A. Houot, Archéologie n° 54 - juin 1982)
Premiers villagas d’agriculteurs à Charavines (D’après « La vie au Néolithique » par A.Bocquet et A. Houot, Archéologie n° 54 – juin 1982)

Défrichement (D’après « La vie au Néolithique » par A.Bocquet et A. Houot, Archéologie n° 54 – juin 1982)
Défrichement (D’après « La vie au Néolithique » par A.Bocquet et A. Houot, Archéologie n° 54 – juin 1982)

Cette reconstitution d’un village a été rendue possible grâce aux minutieuses fouilles menées par les archéologues autour du lac de Charavines.

Le couvert végétal a changé, le climat s’étant réchauffé ; un climat tempéré très humide et chaud, qui entraîne la fonte des glaces et l’apparition de lacs. La forêt s’étend partout (aulnes, noisetiers, chênes) et les hommes qui arrivent là doivent défricher.
La foret est incendiée pour faire place à des champs (culture sur brûlis) après que les agriculteurs aient abattu les arbres avec leurs gros hachereaux de silex. Les archéologues constatent la régression brutale de la forêt vers 4 000 ans avant JC. Dans leurs recherches sur les pollens, ils constatent la diminution de la part revenant au chêne, tilleul et noisetier. (preuve de l’importance de la déforestation ?)

Les hommes sont plus nombreux, vivent en village, de l’agriculture, de l’élevage mais aussi de la pèche et de la chasse.
Ces hommes s’installent lentement dans la région. Les sites où l’on trouve leurs traces se multiplient dans l’avant pays savoyard ; déjà ces paysans remontent les vallées savoyardes (Tarentaise, Maurienne).

C’est un de ces groupes d’agriculteurs qui va s’installer à La Biolle vers 3 000 ans avant JC. (planche d’illustrations ci-dessous)

L'arrivée des populations du néolithique (D'après Archéologie n° 64, A. Bocquet et A. Houot)
L’arrivée des populations du néolithique (D’après Archéologie n° 64, A. Bocquet et A. Houot)

Vue de la Grotte de La Biolle (D'après Archéologie n° 64, A. Bocquet et A. Houot)
Vue de la Grotte de La Biolle (D’après Archéologie n° 64, A. Bocquet et A. Houot)

D) Des paysans à La Biolle

C’est un petit groupe qui arrive là avec ses animaux domestiques et ses réserves de céréales.

Il est porteur de la civilisation de Cortaillod, reconnaissable à ses vases (munis de boutons perforés) et ses pointes de flèches particulières.
Ce petit groupe est un élément avancé de la nappe de population, qui à partir du lac de Neuchâtel, s’est étendue sur la Haute-Savoie et la Savoie, des bords du lac Léman jusqu’à Génissiat et La Balme sur le Rhône.
Au Sud, ce groupe va entrer en contact avec les chasséens, qui s’avancent alors jusqu’à Challes et au lac d’Aiguebelette.

La rencontre entre les deux civilisations se serait effectuée à partir de Saint-Alban-Leysse ou La Biolle. C’est dire l’importance du site.

Ce petit groupe s’installe dans un abri sous roche qui domine l’Albanais, faisant face au Revard et au Semnoz.
Un s’attendrait plutôt à les voir construire cabanes et villages, mais comme le disait le grand historien F. Braudel « au début, pas de rupture : grottes et abris sont toujours fréquentés mais les campements de plein air se stabilisant ».
L’abri est vaste, s’ouvrant en plein nord sur le versant de la montagne de La Biolle. La grotte s’enfonce sur plus de 80m, haute de 6m pour 15m de large environ. Elle possède une source qui s’écoule vers l’entrée. Les avis sont partagés quant à la valeur de cet abri.

Voici les témoignages des archéologues qui l’ont fouillé depuis un siècle.
– Celui du Vicomte Lepic qui, au 19ème siècle, insiste sur la position dominante du site :
« de l’entrée, le regard embrase toute la vallée de La Biolle jusqu’aux ruines de l’ancien château de Longefan ; des prairies fraîches et verdoyantes, parsemées de bouquets d’arbres et de petits cours d’eau, rappellent la Normandie ; une succession de collines boisées sépare cette vallée de la vallée d’anneau, dont les montagnes dénudées se découpent sur le ciel et semblent une ville en ruines, à l’horizon, le Grand Salève et les montagnes de Bonneville se perdent dans la brume bleue, particulière aux pays alpestres ».

L’aspect spacieux de la grotte, la présence d’eau à 300m au dessus du fond de la vallée sont présentés aussi comme des avantages non négligeables.

– A. Beeching, attaché de recherche au CNRS, qui a repris des fouilles dans l’abri en 1975, est moins persuadé de ces avantages.
Les conditions d’exposition (plein nord, à 450m d’altitude) ne lui semblent pas très favorables ; l’eau qui traverse la grotte sur toute sa longueur est, pour lui, un élément d’inconfort supplémentaire.
Il précise d’ailleurs que cet abri n’a été habité qu’à deux ou trois reprises au cours des temps (néolithique, age du Bronze, âge du Fer) et qu’il s’agissait à chaque fois de passages assez brefs. Il faut donc plutôt voir dans cet abri un habitat de secours devant les menaces extérieures.

En fait, c’est en termes de « géographie préhistorique » que la position de ce site apparait comme remarquable : à la fois proche du cours du Rhône et de l’Isère et en bordure des voies de passages obligées entre le plateau suisse et le couloir rhodanien.
Encore aujourd’hui, les hommes de l’Albanais tirent parti de cette situation privilégiée.

Nous avons commencé a donner la parole aux fouilleurs de la Grande Barme de Savigny, il est temps maintenant de parler des recherches archéologiques qu’ils y ont ménées et qui conditionnent ce que nous savons du mode de vie des paysans néolithiques d’il y a 5 000 ans.

II Du Vicomte Lepic (1872) à Beeching (1976) ou l’évolution des recherches archéologiques sur un siècle

La grotte a été fouillée à trois reprises de façon connue ; en 1872, 1942 et 1976. Il est intéressant de comparer une fouille du 19ème siècle aux recherches actuelles pour voir de quelle manière le problème archéologique s’est déplacé, de la recherche de l’objet à une recherche scientifique visant à conserver le plus possible le souvenir du sol que l’on détruit en fouillant.

A) Fouiller au XIXème siècle

Le Vicomte Lepic est un des pionniers de 1s recherche préhistorique en Savoie. Il mène des campagnes de fouilles à La Biolle entre 1872 et 1873.
Où en est la recherche préhistorique à ce moment ?
Cette jeune science commence juste à être prise au sérieux. L’existence de l’homme préhistorique et son origine reculée ne sont plus mises en doute.
Aussi, 1s recherche va-t-elle connaître ses grandes heures entre 1870 et 1914 et le Vicomte Lepic s’inscrit dans cette séquence.

Les méthodes de fouilles sont alors plus que sommaires.
Un article de la revue Sabaudia de 1872 résume bien l’esprit de l’époque.
« Des découvertes plus intéressantes pour nous et pour le pays sont celles que cet explorateur a faites dans la grotte de Savigny. Trois vitrines sont remplies des objets recueillis dans le foyer de la grotte… C’est là une bonne fortune pour le musée d’Aix-Les-Bsins, et un bon exemple à suivre pour les explorateurs et les savants. »

L’archéologue est qualifiés d’explorateur, accessoirement de savant. Le but de sa recherche, c’est le recherche des objets – l’objet étant une bonne fortune – pour les musées ou les collectionneurs particuliers.
Cette conception de la recherche peut conduire à des débordements déplorables. Les stations lacustres que l’on commence à mettre à jour en feront les frais.
Gravures et textes de l’époque en témoignent.

La pêche aux « antiquités lacustres » au XIX<sup>ème</sup> siècle, d'après une gravure ancienne in « Il y a 3 000 ans. Les artisans du Lac du Bourget à la fin de l'âge du Bronze »
La pêche aux « antiquités lacustres » au XIXème siècle, d’après une gravure ancienne in « Il y a 3 000 ans. Les artisans du Lac du Bourget à la fin de l’âge du Bronze »

« Les derniers explorateurs ont fait connaître deux exemplaires d’un objet nouveau curieux en bronze. Une place d’honneur doit être réservée aux objets lacustres dans le musée d’Aix-Les-Bains. Il est déplorable que quelques bateliers se soient substitués aux savants explorateurs pour la continuation des sèches lacustres et en aient fait un objet d’industrie et de commerce. »

Qu’est-ce qui différencie le savant explorateur du batelier ? Rien au niveau de la méthode ; la seule différence réside dans le sort réservé aux objets, le musée dans un cas, le commerce de l’autre.
En tous cas, aucune conscience de ce que l’on détruit en pratiquant pêches lacustres ou fouilles. Il faudra attendre le milieu de XXème siècle pour qu’une conception véritablement scientifique l’emporte.

Une publication précieuse

Toutefois, le Vicomte Lepic présente un immense intérêt, c’est d’avoir consacré à ses fouilles, fait assez rare pour l’époque, une monographie de douze pages, illustrée de cinq planches.
Publiée en 1874, sous le titre « Grottes de Savigny », elle est une source d’informations très précieuse sur les objets mis à jour, dont la plupart ont disparu depuis.

Noua présentons ici quelques unes de ces planches, dont les titres sont éloquents « objets en os et cornes – céramique, silex, matériel en os – outils. armes. céramique ». Leur qualité graphioue est remarquable.

– La céramique est caractéristique du néolithique ancien. Le tour n’était pas employé, le vase monté au colombin. L’argile mêlée de grains de quartz et de mica a une pâte grossière. Les vases cuits dans un foyer portent des traces de cuisson directe. Leurs formes sont diverses : jarre, marmite, gobelets, coupes. À noter les trous de suspension (proche du col des céramiques) percés.

Objets néolithiques de la Grande Barme de Savigny, à la Biolle, figurés en 1874 par le Vicomte Lepic. A. Anses percées pour suspension ; B. Orifice d'un pot ; C. Lampe en terre ; D. Diverses décorations de vases
Objets néolithiques de la Grande Barme de Savigny, à la Biolle, figurés en 1874 par le Vicomte Lepic. A. Anses percées pour suspension ; B. Orifice d’un pot ; C. Lampe en terre ; D. Diverses décorations de vases

Ces formes sont à rattacher à la civilisation de Cortaillod.

– Les objets d’os, sont présentés comme des perçoirs. Il semble en fait que ce soit tout simplement des os éclatés.

– Les objets de silex, présentés par le Vicomte Lepic comme des couteaux semblent être en réalité des lamelles chasséennes.
Ces objets attestent bien, qu’à la Biolle, les deux civilisations néolithiques se sont rencontrées et mélangées pour la première fois.

Objets néolithiques de la Grande Barme de Savigny, à la Biolle, figurés en 1874 par le Vicomte Lepic. A. Côte aiguisée ; B. Os de cerf portant des traces de travail ; C. Deux silex ; D. Dent percée pour suspension ; E. Fragment de collier, analogue à ceux d’Ilallstatt et Golasecca ; F. Ossement taillé, peut-être un manche d’outil ou d’arme ; G. Débris de poterie
Objets néolithiques de la Grande Barme de Savigny, à la Biolle, figurés en 1874 par le Vicomte Lepic. A. Côte aiguisée ; B. Os de cerf portant des traces de travail ; C. Deux silex ; D. Dent percée pour suspension ; E. Fragment de collier, analogue à ceux d’Ilallstatt et Golasecca ; F. Ossement taillé, peut-être un manche d’outil ou d’arme ; G. Débris de poterie

– Une mention spéciale pour le poignard de Bronze. Présenté avec des objets néolithiques, il met en évidence l’absence d’intérêt pour la classification chronologique des vestiges à cette époque.
Ce poignard, qui ne nous est plus connu que par cette gravure, est caractéristique de l’âge du bronze moyen (1 500 – 1 200 avant JC) avec une soie et deux rivets intacts. Ainsi, il témoigne d’une nouvelle occupation du site, plus d’un millénaire après ses premiers habitants.

poignard de bronze
poignard de bronze

B) Le saccage d’un site

Durant soixante-dix ans, l’abri n’est plus visité officiellement par des fouilleurs lorsqu’en 1942, une équipe de scouts, « la tribu d’étude de la nature », réalise entre janvier et mars six séances de fouilles.

Leurs techniques n’ont pas beaucoup évolué depuis les recherches du Vicomte Lepic. Ils recherchent des objets et pour cela réalisent trop rapidement de nombreux sondages à l’entrée et au fond de la grotte. Ces fouilles furent très dommageables pour le site. On comprend mieux pourquoi une législation précise a été élaborée de nos jours afin de préserver les sites et de garantir le suivi scientifique des recherches.

Nos scouts publient la même année, dans le n°2 de le Revue de Savoie, sous le titre « Exploration aux grottes de Savigny », le résultat de leurs aventures.

Si le contenu scientifique de cette littérature est plus que sommaire (la stratigraphie publiée est sans intérêt), cet article a le mérite de nous faire connaître les objets recueillie ainsi que l’existence de sépultures dans la grotte.

Pointes de flèches

Fouilles de 1942 a le Grande Barme de Savigny

Forme losangique ; L : 39 mm ; 1 : 23 mm ; retouches sur les deux faces ; arêtes supérieures portent des retouches verticales (aspect finement dentelé) ; roche : silex
Forme losangique ; L : 39 mm ; 1 : 23 mm ; retouches sur les deux faces ; arêtes supérieures portent des retouches verticales (aspect finement dentelé) ; roche : silex

Forme : losange allongé ; L : 45 mm ; 1 : 16 mm ; Les deux arêtes supérieures portent des retouches ; Pédoncule bien visible ; roche : silex
Forme : losange allongé ; L : 45 mm ; 1 : 16 mm ; Les deux arêtes supérieures portent des retouches ; Pédoncule bien visible ; roche : silex

– Des flèches, qui d’après leurs formes, appartiendraient à la civilisation Saône Rhône succédant aux premières civilisations néolithiques. Cette civilisation se développe entre 2 650 et 1 950 ans avant JC, la grotte de Savigny aurait connu alors de nouveaux occupants.

– Un galet poli, percé en son milieu, intrigue beaucoup nos scouts, qui ne reconnaissent pas une fusaïole (partie lourde d’un fuseau servant a filer la laine).

– Les sépultures les occupent beaucoup ; ils découvrent de nombreux squelettes et trois cranes bien conservés.
Le squelette d’une fillette était accompagné d’un bracelet en bronze. Ce bracelet fermé, de 69 mm de diamètre, est décoré d’une série d’incisions où alternent des traits perpendiculaires ou parallèles à une liane centrale.
bracelet

Il s’agit d’un bracelet du bronze final (900 à 750 ans avant JC) ; à cette époque, la grotte a pu être utilisée comme lieu de sépulture.

Une partie de ces objets (des fragmente de céramique surtout) est présentée dans les vitrines du Musée Savoisien ; le reste semble avoir disparu.

C) Une véritable recherche scientifique

Lorsqu’en 1976, A. Beeching et son équipe s’intéressèrent à leur tour à la grotte de Savigny, ce fut dans une perspective scientifique précise.

Les archéologues ont demandé une fouille de sauvetage au Ministère des Affaires Culturelles, qui devant les menaces pesant sur le site (fouilles clandestines, extension d’une carrière), donne une autorisation pour l’année 1977.
L’objectif de l’équipe sera l’étude d’un site où deux civilisations néolithiques (Cortaillod, Chasséen) ont dû se rencontrer. Elle devra préciser les caractères particuliers et l’appartenance des néolithiques de La Biolle.
La situation de départ est difficile, comme le raconte A. Beeching dans la brochure « 10 ans d’Archéologie en Savoie » :

« Compte tenu des fouilles anciennes et excavations intempestives diverses, une grande partie du gisement avait déjà beaucoup souffert. Il a fallu cinq sondages prospectifs pour trouver les sols anciens conservés et pour en fouiller un petit échantillon de 2m³. Il est évident que c’est bien insuffisant pour tirer des leçons de grande envergure sur le mode de vie de ces néolithiques, l’organisation de leur habitat… il faut pour cela une fouille de grande surface ».

Toutefois, ces propos montrent à quel point la recherche a changé de sens. Il s’agit de « trouver les sols anciens conservés », de les étudier à fond avec le concours de nombreuses sciences auxiliaires, afin d’en tirer le maximum d’informations sur le néolithique.
L’archéologie a réalisé que « fouiller, c’est se renseigner en lisant un livre (le site) qui se détruit au fur et à mesure qu’on en tourne les pages (les couches) ».

1) La recherche archéologique scientifique et méthodique
Une fouille méthodique :

les archéologues décapant les couches de terrain en les suivant et notent la position des objets (silex, poteries), des vestiges très petits (pollens, micro-faune) comme celle des structures (foyers, troue de piquets).
Afin de garder la trace de la position de chaque objet, on doit dessiner des plans ; le terrain est donc divisé en carrés dont les limites sont maintenues verticales pour qu’on puisse contrôler la lecture de la stratigraphie. Un matériel simple (truelles, pinceaux) permet un travail délicat ; de petits sachets, boites permettent de ranger au cours de la fouille les tessons de céramique ou les autres objets, vestiges de la vie quotidienne.

Grande Barme de Savigny, à La Biolle (Savoie). Coupe stratigraphique nord-sud, relevée dans le sondage 3 situé sous le porche de la grotte. L'ensemble formé par les couches IIa, IIc et IId paraît combler une fosse creusée dans les couches IIb et IIh. - D'après A. Beeching, Études Préhistoriques 1976
Grande Barme de Savigny, à La Biolle (Savoie). Coupe stratigraphique nord-sud, relevée dans le sondage 3 situé sous le porche de la grotte. L’ensemble formé par les couches IIa, IIc et IId paraît combler une fosse creusée dans les couches IIb et IIh. – D’après A. Beeching, Études Préhistoriques 1976
Une fouille scientifique :

– Elle fait d’abord appel à la pédologie pour l’étude des sol.
Elle permet de voir la succession des installations humaines, mais aussi de retrouver les traces des climats d’autrefois (plafond de la grotte qui s’effondre à cause du froid, par exemple).

– La physique nucléaire à son tour, intervient. Elle a permis, par la méthode du radiocarbone ou C14 de dater les charbons de bois recueillis dans les foyers et les sédiment charbonneux (voir coupe stratigraphique). C’est elle qui a permis de faire remonter l’établissement des paysans néolithiques à 3 060 ans avant JC.

– Un aurait pu faire appel à d’autres disciplines, si le site n’avait pas été autant perturbé. Signalons pour mémoire, la pollénologie (étude des pollens permettant de reconstituer, par statistique, le couvert végétal d’autrefois. (voir la reconstitution présentée par P. Binz pour le magdalénien) et la dendrochronologie qui permet de dater des pieux ou des piquets par l’étude des cernes du bois. Cette méthode utilisée à Charavines, en Isère, a permis de savoir a quelle saison de l’année le buis a été coupé.

L’étude des objets recueillis, en particulier les fragments de céramique, a permis de reconstituer les formes de ces céramiques (illustration ci-après), de les identifier et de disposer d’informations sur les techniques de fabrication. D’après l’aspect de la pâte, on sait que la température de cuisson n’était ni élevée ni régulière. Le finition reste imparfaite, bien maîtrisée pour le modelage, sommaire pour le lustrage.
Ces récipients étaient décorés, munis d’anses à plusieurs perforations verticales (système de suspension).

Tous ces éléments, formes, décors, anses ont permis à A. Beeching et son équipe d’apporter une réponse aux questions qu’ils se posaient au départ de leur recherche.

L’origine de ces paysans

Les marmites se retrouvent le plus souvent dans la civilisation chasséenne, alors que les jarres appartiennent à la civilisation de Cortaillod. Leur fabrication remonte aux alentours de 3 060 ans avant JC. Ce qui permet à A. Beeching d’écrire :
« La céramique situe très nettement cet habitat dans la tranche chronologique néolithique moyen – IVè millénaire, en frontière de deux cultures d’une même grande civilisation : celle dite de « Chassey » occupant sous sa forme originelle tout le sud de la France avant de s’étendre au reste du pays et celle dite de Cortaillod, centrée sur le plateau suisse et dont les influences sont encore sensibles jusqu’en Savoie ».

Ainsi, l’archéologie moderne, en retrouvant ici moins d’objets importants, mais en considérant tous les indices possibles, les étudiant à la lumière des sciences les plus modernes, a été en mesure de dater l’arrivée des paysans à La Biolle et d’en déterminer leurs provenances.
Le site est donc bien caractéristique de l’Albanais, lieu de passage en rapport avec le monde alpin, les espaces méridionaux et rhodanien et le monde germanosuisse ; cela il y a déjà 5 000 ans.

On reste rêveur à l’idée de ce qu’A. Beeching et son équipe auraient pu tirer de l’étude de ce site important, si de multiples fouilles sauvages ne l’avaient pas irrémédiablement endommagé.
Aussi est-il bon de rappeler ici au lecteur curieux, enthousiasmé par l’archéologie que cette dernière n’est plus affaire d’amateur mais de spécialiste. Respectons les sites archéologiques comme autant de « réserves du passé » et sachons que l’on peut, tous les étés, participer à des chantiers de fouilles officiels (liste publiée dans la revue Archéologie).

Les différents campagnes de fouilles permettent, même de façon insuffisante, de se faire une idée sur le mode de vie de ces néolithiques. À partir des objets et vestiges découverts a La Biolle et à la lumière de ce qui a été reconstitué ailleurs (Charavines surtout) voyons comment on vivait dans ces temps reculés.

III La vie d’une petite communauté de paysans il y a 5 000 ans

Outre l’habitat et les ressources alimentaires, nous pourrons étudier les activités artisanales et artistiques de ces premiers agriculteurs.
fig14

A) L’habitat

Les paysans s’installent à l’entrée de la grotte, sur le porche où ils établissent leurs foyers.
Peut-être construisent-ils un petit mur de 1m de large à l’entrée de la caverne afin de se protéger.
Comme le plus grand nombre d’objets a été trouvé le long de la paroi Est, on peut penser qu’ils la préféraient, étant la plus abritée et exposée au soleil.
On ne sait rien d’autre sur l’habitat. On ignore s’ils avaient construit des abris en bois et peaux, même si on est en droit de le supposer.

B) Les ressources alimentaires

Les ressources alimentaires vont nous occuper plus longuement. On abordera les activités (agriculture, élevage, chasse) de l’alimentation et de la préparation des alimente.

1) Agriculture, cueillette, élevage et chasse

Les paysans pratiquent l’agriculture et l’élevage, sans négliger la cueillette et la chasse.
Après un défrichement préalable par brûlis, on cultive le blé et l’orge dans les clairières.

Culture - D'après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Culture – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

Moisson - D'après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Moisson – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

La moisson s’effectue à l’aide de faucilles de silex. On scie les blés plutôt qu’on ne les coupe à l’aide de lames de 20 cm environ, qui portent encore aujourd’hui l’usure provoquée par les tiges de céréales ; cela donne à la lame un lustré particulier.
La cueillette procure une grande part de la nourriture. Des glands, qui avaient été stockés dans des vases, ont été retrouvés dans la grotte, ainsi que des noisettes.
Ainsi, la grande forêt fournissait une nourriture diverse (fruits, baies) et les nombreux chênes, la base de l’alimentation du troupeau de porcs, dont on va voir maintenant l’importance.

Si la cueillette et la culture des céréales fournissent une grande part de l’alimentation des paysans, l’élevage et la chasse sont également importants.
Un peut s’en faire une idée grâce aux nombreux restes osseux découverts et minutieusement décrits par le Vicomte Lepic. Grâce à ces indications, j’ai pu réaliser le tableau ci-dessous.
fig17
À travers lui, on voit l’importance accordé a l’élevage du bœuf et du porc.
L’importance du bœuf, qui demande des pâturages durant l’été et du foin en hiver, laisse supposer l’existence de pâturages.
Le porc, animal robuste qui s’accomode de conditions difficiles, devait vivre en semi-liberté dans la vaste chênaie environnante ; il pouvait même être élevé à proximité de la grotte, comme pourrait l’indiquer la réserve de glands.
La chasse au gros gibier, cerf et chevreuil, se pratiquait, entre autre, à l’arc (quatre pointes de flèches ont été découvertes) avec l’aide des chiens, dont la présence dans l’abri est attestée par une métacarpe de bœuf rongée.

Voici donc les ressources alimentaires mais avant de passer a table, voyons comment elles étaient préparées.

2) Cuisiner au néolithique – Techniques de cuisson et préparation des grains

Ce sont les femmes qui broient les grains, à l’aide d’une meule et d’un broyeur dont on a trouvé deux exemplaires dans l’abri. Le farine obtenue permet de confectionner des galettes.

Les grains sont moulus par un mouvement de va-et-vient du broyeur sur la meule - D'après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Les grains sont moulus par un mouvement de va-et-vient du broyeur sur la meule – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

Il faut ensuite faire cuire ces galettes ainsi que les autres aliments végétaux.
Les foyers sont établis sur des pierres plates, à l’entrée de l’abri. Allumés à l’aide d’un silex et d’une pyrite que l’on frappe ensemble, ils sont alimentés avec bois blancs et résineux ; comme l’indiquent les restes de charbon de bois.
Les néolithiques jettent dans ces foyers toutes sortes de débris.

Certains aliments sont cuits sur des pierres chaudes, d’autres dans des pots en terre. Ces derniers, résistant mal à la chaleur directe du foyer, les néolithiques font chauffer des pierres qu’ils jettent ensuite dans l’eau des récipients afin qu’elle entre en ébullition.
De telles pierres ont été trouvées près des foyers de l’abri (cailloux roulés portant les traces du feu). Elles pouvaient être utilisées plusieurs fois.

Des galets de quartzite, pierre réfractaire siliceuse, ramassée sur les moraines alentour, étaient chauffés très fort dans le foyer. - D'après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Des galets de quartzite, pierre réfractaire siliceuse, ramassée sur les moraines alentour, étaient chauffés très fort dans le foyer. – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

Ils étaient jetés dans les vases où ils communiquaient leur chaleur à l'eau de cuisson. Pour entretenir l'ébullition,il suffit de rajouter un galet chaud de temps à autre. - D'après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Ils étaient jetés dans les vases où ils communiquaient leur chaleur à l’eau de cuisson. Pour entretenir l’ébullition,il suffit de rajouter un galet chaud de temps à autre. – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

« Passons à table ». Les aliments peuvent être servis dans des coupes, des bols. On boit dans des gobelets.
On apporte les aliments dans des marmites dont les formes sont déjà celles que nous connaissons encore aujourd’hui.

Un dernier aspect non négligeable est l’apparition de nouvelles techniques comme le filage et la cuisson des céramiques, dont nous parlerons maintenant.

C) Les activités artisanales et artistiques

Les paysans d’alors avaient trois activités artisanales essentielles : le filage, la céramique et la réalisation de parures et de bijoux.

Le filage est attesté par la découverte de fusaïoles. On devait filer et donc tisser la laine. Mais on n’a pas d’élevage de moutons bien attesté ; de même métiers a tisser, peignes, fabriqués en bois, ont disparu.
L’allure que devait avoir les vêtements est méconnue.

Pour obtenir des fils, les femmes employaient la quenouille et le fuseau. Le fuseau en bois est lesté avec une fusaïole de pierre ou de terre. - D’après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Pour obtenir des fils, les femmes employaient la quenouille et le fuseau. Le fuseau en bois est lesté avec une fusaïole de pierre ou de terre. – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

La céramique était fabriquée selon la technique du colombin ; on n’utilise pas encore le tour. Comme on l’a déjà dit, les vases portent des traces de cuisson directe. La cuisson des céramiques devait avoir lieu en plein air, dans un feu à ciel ouvert. La température atteinte (inférieure à 600°) ne permettait pas d’obtenir des vases très solides.
L’argile devait provenir des marais voisins, la forêt fournissant un abondant combustible.

Cuisson des céramiques - D'après Archéologie n° 64 - A. Bocquet et A. Houot
Cuisson des céramiques – D’après Archéologie n° 64 – A. Bocquet et A. Houot

Ayant déjà parlé de la forme de ces céramiques, voyons plutôt leurs décors et parlons des activités artistiques.
Les vases présentent des décors incisés ; comme dans le plupart des productions artistiques de l’époque, les motifs sont géométriques. L’art du néolithique se caractérisait par une simplification et une stylisation des formes. Ainsi les décors en relief, les petits mamelons que l’on trouve sous la lèvre des jarres à La Biolle.

Des restes de parures, de bijoux ont été retrouvés (des dents de cochons percées, pouvant constituer des colliers). Des bracelets en pierre devaient être produits sur place, tels ceux mis à jour par le Vicomte Lepic et que nous pouvons voir sur l’une des planches qu’il a publiée.

On peut penser que le travail du bois devait être important, dans une civilisation si proche de la foret, sans pouvoir en dire plus ici.

Ainsi vivaient ces premiers agriculteurs de l’Albanais il y a 5 000 ans.
Déjà, ils étaient sédentaires, producteurs, même si la foret et ses ressources étaient encore très présentes, préparant leur nourriture selon des recettes précises, usant de vaisselle aux formes actuelles… On peut dire que ce sont les bases matérielles de notre civilisation qui se mettent en place dans ces temps reculés et que nous sommes les descendants de ces petits groupes de paysans.

En guise d’épilogue, je vous renvoie à une chronologie plus générale, replaçant le site de La Biolle dans une large perspective, allant du paléolithique supérieur au début de l’Antiquité en Savoie.

La Préhistoire dans l'Albanais
La Préhistoire dans l’Albanais

Jean-Louis Hébrard 1987

Bibliographie
I Pour une vision d’ensemble

– La Savoie des Origines à l’An mil – Ouest France Édition
– La vie au Néolithique. Charavines, un village au bord d’un lac il y a 5 000 ans – Histoire et Archéologie n° 64 juin 1981
– Les grandes étapes de la préhistoire en Savoie – Archéologie n°121 août 1978

II Pour approfondir

– A. Beeching in « 10 ans de recherche archéologique en Savoie »
– A. Beeching : La grande Barme de Savigny à La Biolle (Savoie) – premiers résultats in Études préhistoriques n° 13. 1976
– Vicomte Lepic : monographie « Grottes de Savigny » 1874

Article initialement paru dans Kronos N° 3, 1988

Éditorial – Kronos 2, 1987

Pourquoi Kronos ?

Les premiers adhérents à la Société d’archéologie, d’histoire et de témoignages de l’Albanais ont été intrigués par le patronage de Kronos et ils aimeraient en savoir plus sur les raisons du recours quelque peu insolite, à cette incarnation allégorique du Temps.

La langue française désigne par le même terme l’état atmosphérique « le Temps qu’il fait » et la mesure de la durée des phénomènes, autrement dit la durée limitée des Êtres et des choses par opposition à l’Éternité… « le Temps qui passe ».

Le « Temps qui passe » pleinement vécu par l’homme est souvent représenté de nos jours sous les traits d’un vieillard décharné, à la barbe et à la chevelure blanche, tenant une faux symbole de la puissance destructrice et le sablier emblème de la fuite inexorable des heures ; alors que Kronos des origines apparaît dans les mythologies anciennes comme un dieu créateur allié à la puissance créatrice de Gaïa, la Terre.

C’est bien évidemment sous le parrainage de Kronos créateur que s’est placé la Société d’archéologie, d’histoire et de témoignages de l’Albanais, puisqu’elle se propose, sur un canevas chronologique et au travers des faits et événements du passé d’établir la continuité du devenir des communautés de notre région. En effet, c’est le Temps, articulation du présent entre passé et avenir, qui donne à l’Homme la faculté de choisir entre les possibilités qui s’offrent à lui pour transformer la réalité et nous savons bien qu’avant d’aller plus loin il est parfois nécessaire de regarder en arrière pour préparer l’avenir en s’inspirant des exemples du passé.

La Province de Savoie est aujourd’hui profondément intégrée dans la Nation Française mais elle garde néanmoins une identité culturelle propre due pour une large part à la communauté de destin partagée durant des siècles sous l’autorité d’une Maison princière qui lui doit son nom, avec les peuples voisins du Val d’Aoste, du Valais,des Pays de Vaud et du Genevois…

Au cœur de la Savoie historique, la nature et les hommes ont façonné l’Albanais pour lui donner les caractères spécifiques qui lui ont valu pendant un temps très court il est vrai, d’être reconnu comme une véritable entité sous le nom de Province de Rumilly.

C’est au maintien de cette identité culturelle que Kronos convie tous les Albanais non pas pour une contemplation stérile du passé mais au contraire dans une attitude dynamique tenant compte du redéploiement perpétuel des êtres et des choses tant il est vrai que :
« L’AVENIR APPARTIENT AUX PEUPLES QUI AURONT LA PLUS LONGUE MÉMOIRE »

F. Levet

Le château de Longefan

Situé à l’ouest du village de La Biolle, au pied de la colline du même nom, le château de Longefan par son implantation contrôle le chemin qui permet de se rendre d’Antoger (Aix-les-Bains) à Saint-Germain la Chambotte via la Chautagne. Tout comme Montfalcon, Longefan a eu une réelle importance pour la surveillance des voies de circulation dans cette partie de l’Albanais.

Une situation privilégiée au pied de la montagne de la Biolle
Une situation privilégiée au pied de la montagne de la Biolle

Le fief et le château (1) appartenaient, à l’origine, à Montfalcon, puis tout comme lui, à différentes familles nobles de la région, telles les La Balme, les Oddinet, les Seyssel…
Jean de La Balme, fils de Jacques, de 1478 à 1485, puis Aubert, fils de Jean de 1499 à 1509 en furent les occupants. En 1524, la femme d’Aubert et ses enfants vendent la moitié des terres de Longefan et le Colombier à Jean Oddinet. La première moitié était déjà parvenue à Oddinet par acceptation de la dot de la fille d’Aubert de la Balme et de Marie du Colombier, Jeanne, qui avait épousé Jean Oddinet. En 1554, leur descendant Gaspard Oddinet, écuyer et seigneur de Longefan, est syndic de Chambéry.
Aux Oddinet succèdent les Mouxy. Georges de Mouxy, seigneur de Saint Paul, comte de Montréal qui hérite en 1575 de son oncle Louis Oddinet, baron de Montfort, président du Sénat de Savoie, trouve dans l’héritage Montfalcon et Longefan. À sa mort en 1595, Georges de Mouxy ne laisse qu’une fille, Jullienne Gasparde, qui apportera le fief en dot en 1607 à son mari Louis de Seyssel, marquis d’Aix.
Après la famille de Seyssel, Longefan parvint aux Allinges, marquis de Coudrée qui en sont seigneur en 1700.
À la Révolution Française, le mobilier du château est vendu aux enchères à La Biolle le 22 Avril 1793. Les familles Canet et Rosset achètent une grande partie de ce mobilier. Le château est acquis par les familles Sostegno et Alfieri ; leurs héritiers le vendent entre 1850 et 1860 à Monsieur Girod, marchand de domaine, qui vendit le tout au détail aux paysans des des alentours en réalisant au passage un bénéfice de 80 000F. Le château fut acquis par Monsieur Rosset qui le démolit en partie pour en vendre les pierres.

État actuel et entrée de la salle basse, cachée par la végétation
État actuel et entrée de la salle basse, cachée par la végétation

L’enceinte générale, haute de plusieurs mètres, est visible sur tout le pourtour. Par son aspect global, la forme du château fait penser à l’avant d’un navire. Le portail, datant du XVIIIème siècle, situé dans la partie Ouest permet l’accès à l’intérieur du château. Au Nord-Nord-Est, le mur qui domine le nant des Plagnes ou nant de Savigny est marqué par une avancée demi-ronde dont l’utilité n’est pas véritablement connue mais ne gâchant en rien la beauté de cette partie du rempart.
À l’Est, le mur en forme de proue de navire domine le vallon et le hameau de Lapérière.
Au Sud, le mur est percé d’une porte et de fenêtres donnant accès dans ce que l’on peut appeler une salle basse et dont le plafond voûté attire l’œil du visiteur qui pénètre à l’intérieur.
La partie habitable a subi beaucoup de travaux aux XVIIème et XVIIIème siècles, à la suite notamment de l’incendie du 4 octobre 1649 qui détruisit les toitures, mais aussi pour l’amélioration du bâtiment, travaux entrepris par Louis de Seyssel et sa femme Adriane de Grammont entre 1622 et 1644.

Malgré ses vicissitudes et ses transformations successives, le château de Longefan garde sa place dans le patrimoine de l’Albanais et de la commune de La Biolle.

Eric Gaudiez

Que renfermait cette niche ?
Que renfermait cette niche ?
Porte d'entrée du XVème
Porte d’entrée du XVème

1) L’origine étymologique de Longefan peut recevoir deux hypothèses :
– LONGA FAMES qui signifie grande renommée ;
– LONGUE FAIM car il aurait été construit en période de famine par des ouvriers mal nourris.

longefan_plan

Commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918

Kronos participera le dimanche 11 novembre 2018 à la commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918.

9h : messe à l’église d’Albens
10h15 : évocation de l’Armistice du 11 novembre 1918 au Mémorial des Combattants, par Jean-Louis Hebrard, avec la participation des élèves des écoles d’Entrelacs et de La Biolle, et du collège Jacques Prévert
10h45 : Cérémonie commémorative au Mémorial des Combattants

De plus, une exposition des œuvres réalisées par les élèves sera présente au centre administratif René Gay.

Affiche Armistice 11 nov 2018

La fête des conscrits – classe 1917

Avec la création de la conscription est apparue un peu partout en France une tradition durant laquelle les jeunes gens de chaque commune se réunissaient et faisaient la fête avant de partir à l’armée.
Les conscrits entamaient d’abord un tour de ville au cours duquel une halte s’imposait dans chaque café rencontré. Un repas copieux et bien arrosé les réunissait au milieu de la journée ; il se prolongeait tard dans l’après-midi avant que ne soit réalisée la traditionnelle photographie.
Dans la cour du café où ils sont réunis nous les voyons groupés autour du drapeau tricolore. Seule une partie de celui-ci est visible mais on lit bien la fin des inscriptions qu’ils ont fait broder : « vingt ans – 1917 – Albens ». Pas de doute, tous sont nés en 1897 ; les archives en ligne permettent aujourd’hui de retrouver les noms de ceux qui naquirent cette année là et dont un certain nombre devrait se retrouver ici photographiés.

ConscritsAlbens1917
Photo des conscrits d’Albens en 1917

Le photographe a disposé ces vingt jeunes hommes de telle façon que tous soient identifiables. Le cliché sera tiré en carte postale pour être envoyé à la famille et aux amis. On lit au dos de celui-ci : « Chère cousine, je t’envoie la photo de ma classe afin de ne pas perdre de vue les différentes figures des garçons d’Albens ». On aimerait connaître l’auteur de ce cliché. Tout au plus trouve-t-on imprimé au verso de la carte cette indication : « R. Guillemot, Boespflug et Cie, Paris ». Appel est lancé à tous ceux qui pourraient fournir des informations.
Ces conscrits ont pris la précaution d’acheter durant les semaines précédentes toutes leurs décorations, rubans, cocardes, pancartes et chapeaux dont ils sont parés. Ils ont dû les trouver dans les magasins d’Albens (établissements Jacquet ou Montillet) à moins qu’ils n’aient fait affaire auprès d’un de ces nombreux colporteurs présents sur place le jour du conseil de révision. Ainsi décorés, ils s’affirment les successeurs des jeunes gens de la classe 1916 qui leurs ont remis le « crochon », symbole d’une sorte de « passation de pouvoir ».
Par ces cocardes, rubans et drapeau ils signifient leur engagement patriotique, celui d’une classe pour laquelle la Grande guerre n’est pas finie, nous situant au moment de la grande bataille de la Somme puis des offensives de 1918. Mais ils arborent aussi de nombreux « bon pour le service » qu’ils portent fièrement au revers du veston. Par ces pancartes ils affichent comme un brevet de masculinité à destination des jeunes filles de leur classe. Ne disait-on pas alors :  « bon pour le service, bon pour les filles » !
Ces dernières vont s’organiser durant les semaines qui suivront pour, à tour de rôle, les régaler tous d’un bon repas qu’elles auront préparé à leur intention.
Ainsi se soudent alors des relations de « classard-classarde » qui dureront toute une existence à condition qu’ils surmontent l’épreuve du feu qui les attend tous.

Jean-Louis Hébrard
Article initialement par dans l’Hebdo des Savoie

Kronos aux journées du patrimoine 2018

Fidèle à sa mission et à la tradition, Kronos (archéologie, histoire et témoignages de l’Albanais) participait ce week-end aux journées du patrimoine.

C’est de l’espace patrimoine qu’était donné le départ de cette balade culturelle pour se rendre dans la peupleraie avec pour intervenants Vincent Mitaut, technicien à l’ONF, pour le samedi, et Jean Claude Miguet, président du syndicat des Marais, pour le dimanche.

L’historique de la peupleraie mais aussi la flore, la faune… tout fut abordé, ponctué d’anecdotes par les intervenants qui ont répondu avec passion et une grande connaissance aux nombreuses questions d’un public attentif et curieux sur ce milieu si riche et préservé.

Inutile de dire que c’est à petits pas et de nombreux arrêts que s’est faite cette promenade instructive mais bucolique sous un radieux soleil.

Une pause pendant la visite de la peupleraie
Une pause pendant la visite de la peupleraie

En fin du parcours, sur le site de l’ancienne tuilerie Poncini de Braille, René Canet et Jean-Louis Hébrard, les experts, prenaient le relais pour évoquer le passé de cette entreprise si atypique et chère au cœur de nombreuses familles italiennes installées à Albens.
Jean-Louis a par le passé tenu des conférences sur le sujet et différents articles sont parus dans la revue Kronos.

Sur le site de la tuilerie, les explications de René Canet
Sur le site de la tuilerie, les explications de René Canet

De retour à l’espace patrimoine les marcheurs pouvaient découvrir le musée et profiter des explications de Rodolphe, Jean-Louis, René et des membres de l’association présents.

Journée bien remplie pour ce public qui avait eu la bonne idée de se rendre à l’invitation de Kronos ce week-end.
Tous ont vivement remercié les intervenants et membres de l’association de cette initiative et de leur disponibilité.
Rendez-vous est déjà pris pour l’année prochaine.

La réquisition des chevaux

Dans la France rurale d’avant 1914-1918, le cheval est alors un animal indispensable, propre à toutes sortes de travaux.
D’après la « Statistique des animaux en Savoie » le nombre de chevaux ne cesse de progresser entre 1860 et 1913 passant d’environ 2000 à plus de 3500 à la veille du conflit.
Voyez cette carte postale présentant les établissements Picon à Saint-Félix. Le photographe a placé au centre de son cliché une belle automobile mais a fixé par ailleurs la domination de la traction hippomobile. Parmi les nombreux employés de l’usine on remarque la présence de cinq charrettes et de six chevaux que l’on emploie entre autre pour le transport de la production vers la gare d’Albens. Une charrette lourdement chargée va sans doute acheminer jusqu’au chemin de fer une partie des 1500 fromages que l’entreprise expédie chaque année à destination des grandes villes.

CartePostalePicon
Carte postale de la fromagerie Picon, Saint-Félix

L’importance du cheval pour la société de l’époque est aussi mise en évidence par les lectures que les maîtres d’école proposent à leurs élèves. Les enfants du cours moyen sont invités dans une d’elles à « traiter le cheval avec bonté » au regard des nombreux services qu’il rend à tous. À la campagne, lit-on, où « le cultivateur l’associe à ses opérations culturales », en ville où on « l’utilise pour traîner les pesants fardiers, les lourds omnibus » et à l’armée qui l’emploie pour « rouler les pièces d’artillerie ». Cette dernière a en effet d’énormes besoins d’autant plus importants quand on sait qu’une batterie d’artillerie nécessite 225 chevaux et que la cavalerie compte alors 89 régiments. C’est pourquoi la réquisition des chevaux avait été prévue de longue date. La loi de juillet 1877 qui l’organisait avait permis la mise en place des dispositifs nécessaires pour que l’armée puisse se mettre rapidement en ordre de bataille. Tous les propriétaires de chevaux, juments, mulets et mules devaient en faire déclaration en mairie. Une commission se déplaçant chaque année dans la moitié des communes de Savoie permettait de connaître les effectifs équestres à mobiliser.
C’est ce qui va se passer en août 1914 ; l’usine Picon et les autres entreprises vont désormais avoir plus de mal pour acheminer leurs productions, les nombreux cultivateurs devoir se passer de leur « compagnon de labours ».
Madame Clochet enregistrée par Kronos en 1990 se souvenait bien de la pénibilité des travaux à la ferme, leur « unique cheval » ayant été réquisitionné par l’armée dès le mois d’août 1914.

Jean-Louis Hébrard
Article initialement dans l’Hebdo des Savoie

Journées Européennes du Patrimoine 2018

Comme l’an dernier, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine les 15-16 septembre 2018, Kronos vous propose une visite gratuite et commentée à partir de 14h30 (env. 2h).

Découverte des marais, de la peupleraie et du site de l’ancienne tuilerie Poncini

Le départ se fera de l’Espace Patrimoine, à Albens.
N’hésitez pas à nous contacter à l’adresse contact@kronos-albanais.org pour vous inscrire ou pour plus de renseignements !

Carte postale des tuileries Poncini

Kronos à la ronde des fours 2018

Dimanche 29 juillet, l’association Kronos était présente sur le circuit de la « Ronde des fours ». En accord avec les organisateurs de la manifestation, un stand avait été installé à proximité de l’église d’Ansigny. Les membres de Kronos ont pu ainsi rencontrer des centaines de personnes, leur présenter les publications de l’association, distribuer une information sur les prochaines journées du patrimoine.
Pour les marcheurs qui le désiraient, et ils furent nombreux, des explications étaient fournies par deux historiens de l’association sur le monument aux morts d’’Ansigny (commune la plus touchée du canton en 14-18 avec 8% de pertes) et sur l’église.

Ronde des fours 2018

À midi, c’est autour d’un repas préparé par les bénévoles d’Ansigny que la conversation s’est engagée à propos du patrimoine du village, la plupart des échanges portant sur l’histoire du four et de l’église. Une constatation s’est imposée : par delà les habitants, tout ce qui touche au patrimoine local captive un large public. C’est pourquoi Bernard Serpollet (conseiller municipal) a renouvelé son invitation pour le plus grand plaisir de notre association qui devrait à nouveau être présente à Ansigny lors de la Ronde des fours 2019.